450 bahts à l'entrée

Roissy, 12 h 56. Bangkok part à 16 h 40, porte M27.
Le 26 août, The Nation a publié le détail d’un projet dont on parle ici depuis dix ans : faire payer une taxe d’entrée aux étrangers. Le montant a bougé — 300 bahts pendant des années, 450 aujourd’hui. Ce qui est nouveau, c’est ce qu’on met derrière : trois étages d’assurance. Un second article, dimanche 30, a donné le texte du projet.
La consultation publique s’est tenue du 24 août au 28 septembre, et elle était ouverte aux étrangers. C’est assez rare pour qu’on le dise. Suphajee Suthumpun, vice-première ministre et ministre du Commerce, a demandé qu’on aille chercher les avis chez les gens du métier plutôt que de se contenter des réponses en ligne.
J’ai lu ce qui est proposé, puis j’ai cherché les chiffres qui vont avec. Les deux ne se ressemblent pas.
I. Ce qui est sur la table
Le premier étage : une partie des 450 bahts achète, pour chaque visiteur, une assurance accident et urgence médicale. Le motif est énoncé sans détour — éviter que le contribuable thaïlandais paye les soins des touristes non réglés dans les hôpitaux publics.
Le deuxième : une assurance complémentaire pour les activités à risque. Plongée, escalade, saut à l’élastique. Elle s’achète sur place, par QR code, chez l’exploitant. La responsabilité de souscrire passe du prestataire au touriste.
Le troisième : une responsabilité civile pour qui loue et conduit lui-même une voiture, une moto, un jet-ski, ou fait voler un drone.
Le calendrier : passage en conseil des ministres après la consultation, collecte à partir de 2027, 180 jours après publication au Journal officiel. Les arrivées par air d’abord, celles par terre et par mer environ 360 jours plus tard. Natthriya Thaweevong, secrétaire permanente au Tourisme, explique que les frontières terrestres demandent plus de préparation : elle cite le poste de Sadao, dans la province de Songkhla, par où passent les Malaisiens, et où l’on ne peut pas se permettre d’allonger les files.
Le paiement se ferait au choix : compris dans le billet, sur un site, par une application, à une borne, ou par tout autre moyen que fixera le comité de gestion du fonds.

La porte M27, presque quatre heures avant le départ. C’est sur ce billet-là que les 450 bahts seraient ajoutés.
L’argent irait au Fonds de promotion du tourisme. Le ministre du Tourisme, Surasak Phancharoenworakul, justifie l’ensemble par une phrase qui dit l’inquiétude du moment : sans un tel fonds, l’industrie touristique thaïlandaise s’approche de la saturation, ou entame son déclin.
Le montant annoncé — près de 10 milliards de bahts par an — n’est pas une estimation du ministère. C’est celle de l’ATTA, l’association des agences de voyages thaïlandaises, qui demande dans le même mouvement que la profession ait son mot à dire sur la dépense. Weerasak Kowsurat, ancien ministre du Tourisme, propose que le fonds soit géré plus ouvertement qu’un fonds public ordinaire : des professionnels admis à observer toutes les délibérations, même sans droit de vote, et des réunions diffusées.
10 milliards divisés par 450, cela fait 22 millions de payeurs. La Thaïlande a reçu environ 35 millions de visiteurs en 2024, près de 33 millions en 2025, et le ministère attend 2026 au même niveau. L’ordre de grandeur colle si on ne compte que les arrivées par air, exemptions déduites.
II. Le motif affiché tient dans quatre cents millions de bahts
Deux chiffres circulent, et personne ne les met côte à côte.
Le ministère de la Santé publique estime les factures impayées des patients étrangers à au moins 100 millions de bahts par an. Le ministère du Tourisme, dans le document du 30 août, écrit que l’État prend en charge 300 à 400 millions de bahts par an de frais médicaux d’étrangers que les hôpitaux ne parviennent pas à recouvrer. Un facteur trois ou quatre entre les deux, sans qu’on sache lequel compte quoi. L’hôpital Vachira de Phuket, l’un des plus exposés, absorbe à lui seul une dizaine de millions de bahts par an.
Prenons le chiffre le plus élevé. Quatre cents millions de bahts, c’est 10,5 millions d’euros, pour un pays qui reçoit trente-trois millions de visiteurs. La taxe en rapporterait vingt-cinq fois plus.
Il existe un vrai problème d’impayés hospitaliers en Thaïlande, et il est ailleurs. En 2024, les provinces frontalières ont enregistré 2 315 millions de bahts de soins non recouvrés auprès de ressortissants étrangers, en hausse de 12,6 % sur un an. La frontière birmane en concentre à elle seule 1,8 milliard, soit 76 % ; celle du Cambodge, 277 millions. Six fois le chiffre national du ministère du Tourisme. Ce sont des travailleurs migrants, des apatrides et des malades qui traversent la frontière pour se faire soigner.
Additionnons les deux, généreusement : moins de trois milliards de bahts. La taxe en lèverait dix. De quoi couvrir les impayés des touristes, ceux des frontaliers, et garder les sept dixièmes.
Ce n’est pas ce qui est prévu. Le produit va au Fonds de promotion du tourisme, géré par le ministère du Tourisme, et le texte fixe ses emplois : assurance des visiteurs, sites, infrastructures, environnement, recherche, formation, promotion, communautés locales. Un patient birman soigné à Mae Sot n’est pas un touriste étranger qui a payé 450 bahts, et l’assurance du premier étage ne le couvre pas. L’argent suffirait à boucher les deux trous. Le texte n’en vise qu’un.
III. Trente jours, et une liste où nous ne sommes pas
Le tarif n’est pas par entrée. Il vaut trente jours, entrées et sorties multiples, et l’assurance court sur la même durée. Au trente-et-unième jour, on repaye.
Le projet publie une liste d’exemptions : les invités de la Couronne et du gouvernement, les passeports diplomatiques et de service, les titulaires d’un permis de travail, les détenteurs d’un laissez-passer frontalier, les passagers en transit qui ne changent ni de compagnie ni d’avion, les personnels navigants, et les enfants de moins de deux ans.
Les visas de long séjour sans activité n’y figurent pas. Un permis de travail exempte, un visa retraite non. À lire le texte tel qu’il est publié, un retraité installé ici depuis dix ans qui passe une semaine à Penang paye 450 bahts en rentrant, comme un touriste qui débarque pour la première fois. Je ne suis pas certain que ce soit l’intention. C’est ce qui est écrit, et c’est exactement le genre de point qu’une consultation sert à lever.
À noter aussi, pour ceux qui voyagent avec des enfants : la gratuité s’arrête à deux ans. Un enfant de deux ans paye plein tarif.
IV. Ce que le mot « assurance » recouvre ici
Le partage des 450 bahts n’est pas publié. Dans la version à 300 bahts, celle que le conseil des ministres avait approuvée en février 2023, 70 bahts allaient à l’assurance, pour une couverture accident plafonnée à 500 000 bahts.
70 bahts, c’est moins de deux euros. Pour comparaison, un contrat voyage classique coûte autour de 1 100 bahts pour deux semaines et couvre entre 3,6 et 9 millions de bahts de frais médicaux.
Une hospitalisation sérieuse dans un hôpital privé thaïlandais dépasse largement 500 000 bahts. J’ai regardé ces tarifs de près cet été, pour d’autres raisons : une chirurgie lourde se facture autour de 20 000 euros, soit 760 000 bahts.
Ce que le premier étage installe, c’est un plancher, pas une couverture. Il paiera les premiers soins et évitera qu’un hôpital public reste avec la facture. Il ne remplace pas une assurance voyage, et le texte ne prétend pas le contraire — c’est la lecture qu’on en fera qui posera problème. Il faudra aussi lire les conditions le jour où elles paraîtront : ce qui est annoncé couvre l’accident et l’urgence. Une dengue, un infarctus, ce n’est ni l’un ni l’autre.
V. Le troisième étage existe depuis 1992
C’est le point qui m’a le plus surpris.
Tout véhicule immatriculé en Thaïlande doit être couvert par une assurance obligatoire — le Por Ror Bor, institué par la loi de protection des victimes d’accidents de la circulation de 1992. Elle indemnise les personnes blessées, conducteur, passager et tiers, jamais le véhicule. Les plafonds sont bas : 30 000 bahts de frais médicaux versés immédiatement sans recherche de responsabilité, jusqu’à 80 000 si l’autre est en tort, 500 000 en cas de décès. Elle coûte entre 161 et 646 bahts par an pour une moto.
Donc la responsabilité civile du touriste sur un scooter loué est déjà couverte. Mal, avec des plafonds de 1992, mais elle l’est. Le troisième étage ne crée pas une protection absente, il en relève le plafond et fait payer le locataire au lieu du loueur.
Ce qui manque au touriste sur un scooter, ce n’est pas un contrat. C’est un permis. Pour conduire un deux-roues en Thaïlande, il faut une catégorie moto sur son permis national, doublée d’un permis international qui la porte. La plupart des étrangers qui louent un scooter à Phuket ou à Samui n’ont ni l’une ni l’autre. Sans eux, l’assurance voyage ne couvre plus — la clause figure dans à peu près tous les contrats, et c’est le premier motif de refus après un accident de deux-roues. Aux contrôles de Patong, l’amende se compte en centaines de bahts. Le directeur de l’hôpital de Phuket décrit toujours le même profil : un visiteur qui conduit une moto pour la première fois de sa vie, souvent avec de l’alcool.
Vendre une assurance de plus par QR code au comptoir de location ne change rien à ce profil-là.
VI. « Cela nous dit peut-être quelque chose »
La phrase est de Weerasak, prononcée le 25 août devant les agences de voyages réunies dans les locaux de l’ATTA : « Si quelqu’un n’a pas les moyens de payer une redevance de ce niveau, cela nous dit peut-être quelque chose. » Puis : « L’industrie touristique thaïlandaise devra peut-être accepter de perdre une partie du marché sensible au prix, mais la redevance aiderait aussi à filtrer les touristes. »
Filtrer. Le mot est posé, ce n’est pas moi qui l’ajoute.
450 bahts, c’est douze euros. Une famille de quatre, quarante-sept euros. Personne n’annule un voyage en Thaïlande pour douze euros, et Weerasak a raison de le dire — le Japon prélève 3 000 yens au départ depuis juillet, la Nouvelle-Zélande 100 dollars néo-zélandais, Bali 150 000 roupies. Le ministère compte plus de quarante pays qui taxent leurs visiteurs. Douze euros est dans le bas de la fourchette.
Le ministère rattache par ailleurs la mesure au principe pollueur-payeur : qui use d’une ressource participe à sa conservation. Appliqué au visiteur, l’argument se tient — il use des plages, des routes, des parcs. Il ne dit rien de l’assurance, qui est l’argument du premier étage. Ce sont deux justifications différentes pour une seule ligne sur le billet.
Ce n’est donc pas le montant qui pose question, c’est ce qu’on lui demande de faire.
Un forfait de douze euros ne filtre personne.
Il est indolore pour qui vient trois semaines, et il l’est tout autant pour qui vient se saouler quatre jours à Patong. Il ne trie pas les touristes, il les compte.
VII. La consultation était ouverte, et elle nous l’était aussi
Le projet a été mis en consultation en ligne du 24 août au 28 septembre 2026, sur la plateforme juridique du gouvernement et sur le site du secrétariat permanent au Tourisme, et les étrangers pouvaient répondre. Pour une mesure qui ne sera payée que par des étrangers, ce n’était pas acquis. Elle est close depuis le 28 septembre.
Quatre questions restent sans réponse : quelle part exacte des 450 bahts va à l’assurance, quelles sont les conditions et les exclusions de cette couverture, pourquoi un troisième étage de responsabilité civile plutôt qu’un relèvement des plafonds du Por Ror Bor qui existe déjà, et si un résident en visa long séjour est censé payer à chaque retour de l’étranger.
La question n'est pas de savoir si douze euros sont chers. C'est de savoir ce que devient le reste.
Réserves de méthode
Les deux chiffres d’impayés hospitaliers ne se recoupent pas. Les 100 millions de bahts viennent du ministère de la Santé publique, les 300 à 400 millions du ministère du Tourisme, et ni l’un ni l’autre ne dit ce qu’il compte : tous les étrangers, ou les seuls touristes. J’ai retenu le plus élevé, qui est le moins favorable à ma démonstration.
Les 2 315 millions de bahts des provinces frontalières relèvent d’un troisième décompte, « ressortissants étrangers », qui mélange travailleurs migrants, apatrides, patients transfrontaliers et probablement une part de touristes. Je l’additionne au chiffre national sans pouvoir vérifier qu’ils ne se recouvrent pas : l’addition gonfle donc le total, ce qui joue en faveur de la taxe et non contre elle.
Le partage des 450 bahts n’est pas publié : les 70 bahts et les 500 000 bahts de couverture cités ici viennent de la version à 300 bahts approuvée en 2023, et rien ne dit qu’ils seront reconduits.
Les 10 milliards de bahts sont une estimation de l’ATTA, pas un chiffrage du ministère.
Que les visas long séjour ne soient pas exemptés est ma lecture de la liste publiée, pas une confirmation officielle.
Enfin, tout ceci est un projet en consultation. La taxe d’entrée thaïlandaise a été annoncée, approuvée, gelée par le Covid en 2020, relancée, reportée et abandonnée à peu près une fois par an. Elle n’a jamais été perçue.
Les montants en bahts sont convertis à 38 bahts pour un euro.
Sources
The Nation, le projet à trois étages (26.08.2026) · The Nation, le texte du projet et les exemptions (30.08.2026) · The Nation, calendrier de collecte 2027 · Bangkok Post, consultation ouverte aux étrangers · Insurance Business Asia, impayés hospitaliers · The Nation, impayés des provinces frontalières (16.06.2025) · The Nation, arrivées 2026 · Roojai, assurance obligatoire Por Ror Bor · MBIE, International Visitor Levy · LoyaltyLobby, chronologie des reports
Relevé au 31 août 2026.