CNRS : bilan d'une surveillance massive
Une rue de Paris quasi déserte pendant le confinement, sous l’œil d’une voiture de police.
Enfin un article du CNRS qui ose regarder cette période en face — pas sous l’angle sanitaire, mais sous l’angle réglementaire et policier. Et les chiffres qu’il donne sont sidérants : 21 millions de contrôles en deux mois pour 67 millions d’habitants. Dans le Lot, plus de contrôles que d’habitants adultes. Vider l’espace public au point que des femmes seules aient peur de sortir dans un dehors devenu, selon les mots du chercheur, « étrange ».
Ce que dit précisément Nicolas Mariot, historien et sociologue, co-auteur de L’Attestation (Anamosa, 2023), m’a frappé : la France n’a pas eu une politique plus dure parce que le risque sanitaire y était plus élevé qu’ailleurs, mais parce que nos autorités avaient l’habitude de gérer les populations par la contrainte plutôt que par la confiance — et sortaient des Gilets jaunes avec la peur d’une population jugée indisciplinée. Contrairement à la Chine, où les restrictions suivaient au moins le statut sanitaire réel des personnes, la France a imposé un enfermement uniforme, aveugle au risque individuel. C’est cette indifférenciation-là qui me semble le vrai scandale, plus que le mot « dictature » que je serais tenté d’employer à chaud.
J’ai vécu cette disproportion sur le terrain. Contrôlé deux fois : sur le sentier côtier à 150 m de chez moi, parce que le préfet du Morbihan avait jugé « dangereux pour la santé » de se promener seul en plein air ; et sur la plage déserte de Fort-Bloqué, où j’étais seul à des kilomètres à la ronde à observer les oiseaux. Sport nautique interdit alors qu’on est seul sur l’océan. Aucune de ces interdictions ne répondait à un risque de contamination réel — elles répondaient à une logique d’affichage et d’uniformité punitive, exactement ce que l’étude documente à l’échelle nationale.
L’autre point que l’article éclaire, et qui mérite d’être cité précisément parce qu’il est plus dérangeant qu’un simple constat moral : même avec ce niveau de contrôle, jamais plus de 50 % de la population ne respectait réellement les gestes barrières. La peur du virus n’explique donc pas, à elle seule, l’obéissance massive. Ce qui l’explique, selon le chercheur, c’est aussi une discipline horizontale : le souci de chacun que son voisin ne bénéficie pas du moindre privilège. C’est la clé, je crois, de l’explosion des dénonciations que j’ai pu constater moi-même sur les pages Facebook des préfectures — non pas simplement de la délation malveillante, mais un mécanisme social d’auto-surveillance collective, aussi vieux que les crises d’union sacrée (le chercheur, spécialiste de la guerre de 14-18, le souligne lui-même).
Ce que je retiens, en tant que citoyen qui a vécu ces contrôles absurdes : aucun responsable politique n’a eu à rendre de comptes sur ce volet réglementaire et policier de la gestion de crise. Certains ont même été recasés, promus. Et la recherche elle-même — hors ce travail tardif de 2024 — est restée étonnamment silencieuse sur le sujet pendant quatre ans, comme le souligne l’auteur lui-même, surpris qu’aucune équipe française ni européenne ne s’y soit penchée avant lui.
(Sur l’ostracisme vaccinal de 2021, sujet distinct que cet article ne traite pas, j’y reviendrai séparément — les deux séquences de la crise méritent chacune leur propre bilan plutôt que d’être mélangées.)
Source : Covid-19 : bilan d’une surveillance massive, entretien avec Nicolas Mariot, CNRS Le Journal, 10 avril 2024.