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Khok nong na

Publié le 12 août 2026 · société

Rizières inondées et rangées de palmiers à sucre, à l'ouest de Phatthalung

Rizières à l’ouest de Phatthalung.

Un post a attiré mon attention dans un groupe Facebook sur l’Isan. Bien écrit, intéressant. Il décrit « une multitude de khok nong na » qu’on verrait en survolant la région, et il en explique le principe. Khok, les buttes plantées d’arbres. Nong, l’étang qui stocke l’eau et fournit du poisson. Na, la rizière. Le tout relié par des fossés qui suivent les courbes de niveau, avec l’idée de retenir l’eau de pluie toute l’année, limiter inondations et sécheresses, et produire du riz, des fruits, des légumes et du bois sur la même parcelle.

Comme souvent dans ce type de post, jamais de données chiffrées. Le sujet m’intéressait, alors avec l’aide de Claude j’ai fait mes recherches.

Le design est bon. C’est du bon sens hydraulique et de l’étagement végétal, on retrouve les mêmes principes en permaculture et en agroforesterie ailleurs dans le monde. Mais un bon design ne fait pas un bon programme. Pour qu’une parcelle comme celle là fonctionne il faut trois choses réunies, de l’eau qui reste dans l’étang, des bras pour l’entretenir, et quelqu’un pour acheter le surplus. L’Isan ne remplit spontanément aucune des trois. C’est ce qui explique l’écart entre l’image et le terrain.

D’où ça vient

Khok, nong et na sont du vocabulaire courant thaï lao, on les retrouve dans des centaines de toponymes, Nong Khai, Nong Bua Lamphu, Khok Si. Le village implanté sur le terrain haut pour rester hors des crues, les mares en contrebas, les rizières, tout cela est ancien.

L’objet dont parle le post l’est beaucoup moins. Une mare traditionnelle se creuse à la pelle. Un khok nong na demande un engin de terrassement, un étang de trois à quatre mètres, des buttes montées avec les déblais, des canaux tracés sur les courbes de niveau. C’est un empilement récent, la topographie vernaculaire, plus la Nouvelle Théorie agricole de Rama IX dans les années 90 d’où vient le ratio 30% rizière 30% eau 30% arbres 10% habitat, plus l’économie de suffisance après 1997, plus la permaculture occidentale, et enfin la marque et le budget autour de 2020.

Et le système diversifié qu’on prétend restaurer avait été détruit entre 1960 et 1990 par le manioc, la canne et le riz jasmin d’exportation. Ce n’est pas une continuité millénaire, c’est une reconstitution d’un état d’avant guerre.

Ce qui a été fait

En 2020 le gouvernement a financé un déploiement sur l’emprunt Covid. Un peu plus de 4 milliards de bahts pour 25 179 foyers dans 76 provinces, avec des parcelles standardisées à un ou trois rai et un budget de l’ordre de 100 000 bahts par parcelle. Sur 5,7 millions de foyers agricoles thaïlandais, ça fait moins de 0,5%. Donc ce qu’on voit d’avion, ce sont massivement des étangs de ferme creusés depuis trente ou quarante ans, pas des parcelles du programme. Personne ne recense les khok nong na privés.

La Cour des comptes thaïlandaise a rendu son audit en 2022. A la date de clôture prévue, une seule des six activités était achevée, il a fallu deux prolongations. Les centres d’apprentissage n’étaient pour la plupart pas conformes, certains pas construits. Le matériel livré n’était pas utilisé et les formations n’avaient pratiquement pas eu lieu.

Première condition, de l’eau qui reste

On dit souvent que les sols de l’Isan sont sableux et qu’un étang ne peut pas tenir. C’est un raccourci. Le sable est en surface, sur douze à vingt centimètres, et en dessous il y a un horizon d’accumulation d’argile. Un étang creusé assez profond recoupe cette argile et tient très bien. C’est ce que font les fermiers depuis toujours.

Le problème est que ce n’est pas vrai partout. Sur les terres basses le profil est plus limoneux et retient bien. Sur les terrasses hautes on trouve du lœss rouge posé sur un lit de graviers d’ancien chenal, et là un étang mal placé devient un puisard. La différence peut se jouer sur quelques centaines de mètres, et elle ne se voit pas depuis la surface.

Il y a un second risque, plus sérieux, dont la promotion du modèle ne parle jamais. Le plateau repose sur une formation géologique qui contient d’épaisses couches de sel gemme. Quand la nappe remonte, elle dissout le sel et le fait migrer vers la surface, en taches de cinq à dix mètres de diamètre qui stérilisent la parcelle. Le phénomène est documenté depuis les années 80 et il s’est aggravé avec la déforestation des zones de recharge. Creuser profond et modifier le régime hydrique local peut donc déclencher exactement ce qu’on cherchait à éviter.

C’est là que le gabarit national pose problème. Le vernaculaire s’adaptait au sol et à la nappe parcelle par parcelle. Une norme à un ou trois rai appliquée dans 76 provinces ne fait pas ça.

Deuxième condition, des bras

Le système demande une présence quotidienne, du travail manuel, de la polyvalence. C’est exactement ce que l’Isan n’a plus.

Un homme conduit un motoculteur à roues cage dans une rizière en boue

Motoculteur à roues cage, préparation d’une rizière.

Le ménage type du Nord Est ne vit pas de sa ferme. Les travaux de terrain montrent que même les foyers les plus dépendants de l’agriculture n’en tirent qu’un tiers de leur revenu, le reste venant de l’emploi non agricole, des pensions et surtout des mandats envoyés par les enfants partis travailler à Bangkok, environ 40% du revenu pour les ménages rizicoles. Les grands parents élèvent les petits enfants, les actifs sont ailleurs. Et deux tiers de ces ménages ont un endettement supérieur à leur revenu net annuel.

La contrainte est déjà active, pas seulement à venir. On constate depuis des années que les périmètres irrigués sont sous utilisés en saison sèche, en partie par manque de main d’oeuvre.

Et quand les bras manquent, on ne cesse pas de cultiver, on change de technique pour un système qui en demande moins. Le repiquage à la main demande de semer une pépinière, arracher les plants, les transporter et les mettre en terre un par un, soit vingt à trente journées de travail par hectare. Le semis à la volée en demande deux ou trois. Le rendement est plus faible et le désherbage plus compliqué, mais l’arbitrage est vite fait. Le khok nong na va dans l’autre sens.

La démographie ne va pas arranger ça. La Thaïlande a enregistré 416 574 naissances en 2025 contre 559 684 décès, plus bas niveau de naissances depuis 75 ans et cinquième année consécutive de baisse de la population. L’Isan est en avance sur la courbe puisque la région exporte ses actifs depuis quarante ans.

Troisième condition, un acheteur

Une parcelle diversifiée produit peu de chaque chose. Il faut donc pouvoir écouler des petits volumes variés, ce qui demande de la proximité et des circuits courts. Or 44% des villages du Nord Est n’ont pas d’accès routier praticable toute l’année. Cela renchérit le transport et affaiblit le pouvoir de négociation.

En face, la monoculture a une logistique qui existe déjà, les collecteurs passent, le prix est connu même s’il est mauvais. Le riz autour de 6 000 bahts la tonne pour un coût de production proche de 6 500 est un mauvais prix, mais c’est un prix.

Qui adopte, du coup

L’étude de terrain la plus récente porte sur le district de Kut Chum à Yasothon, 134 exploitants, publiée en 2025. Le profil n’est pas celui du discours officiel. 61,5% gagnent entre 100 000 et 300 000 bahts par an, 35,5% moins de 100 000, 82% sont propriétaires de leur terre.

Le résultat central est que le revenu et le niveau d’éducation sont les meilleurs prédicteurs d’adoption. Les auteurs le disent sans détour, le terrassement initial coûte cher, et sans mécanisme financier dédié l’adoption reste réservée aux ménages les mieux dotés.

Ça se tient avec les trois conditions. Il faut du capital pour faire creuser correctement, du temps disponible pour entretenir, et une trésorerie qui permet d’attendre que les arbres produisent. Un modèle présenté comme la solution du paysan pauvre finit adopté par ceux qui ont déjà de quoi.

Sur le terrain ce sont souvent des retours au village, fonctionnaires retraités, migrants revenus avec un pécule, urbains en quête d’autre chose. Comme mode de vie c’est très cohérent. Comme réponse générale à la pauvreté rurale, les chiffres ne suivent pas.

Ce que je ne sais pas

Combien de parcelles du programme fonctionnent encore six ans après. Personne ne semble avoir fait ce comptage, or c’est la seule mesure qui compte. Un étang qui s’infiltre se vide, une butte non plantée redevient un tas de terre en deux saisons. L’audit de 2022 portait sur l’exécution budgétaire, pas sur la survie des installations.

Combien de parcelles ont été creusées sur des zones à risque de salinisation, et est ce que le risque a seulement été cartographié avant les travaux.

Est ce que les chiffres de revenu additionnel qui circulent dans la documentation officielle ont déjà été vérifiés sur un échantillon réel. Je n’ai trouvé que des projections, jamais de mesure après coup.

Et la question qui m’intéresse le plus, est ce que ce récit d’autosuffisance ne sert pas de substitut à une politique agricole. Tant qu’on explique que la solution tient sur trois rai bien dessinés, on n’a pas à traiter le prix du riz, l’endettement des ménages ni les routes qui manquent.

Donc quand on survole l’Isan, ce qu’on voit n’est pas vraiment ce que le post décrit.

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