Le pape en France, une visite qui fait du bien

Le pape Léon XIV lors d’une audience avec les médias, 12 mai 2025 — photo Edgar Beltrán, The Pillar (CC BY-SA 4.0)
Léon XIV est venu quatre jours en France fin septembre 2026, et j’ai suivi les quinze discours au fur et à mesure. Je ne suis pas croyant. Mais sur plusieurs points ce qu’il a dit rejoint exactement ce que je pense, et sur un point je ne suis pas d’accord du tout avec lui. Voici les six sujets qui m’ont marqué.
La fin de vie d’abord. J’avais déjà détaillé mes arguments sur ce sujet cet été, dans Loi fin de vie : un débat qui nous concerne tous, donc je ne reprends pas tout ici. À Lourdes, devant des malades en fauteuil, le pape a dit : “Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral.” C’est exactement ça. Une majorité parlementaire peut voter un texte, ça ne rend pas l’acte moral pour autant, légalité et moralité sont deux choses différentes et on les confond trop souvent dans ce débat.
Il y a aussi ce qu’il a dit aux malades eux-mêmes à Lourdes, pas seulement sur la loi mais sur la dignité. Il leur a dit qu’ils ne sont pas un poids, qu’aucune loi humaine ne doit leur faire perdre la certitude de leur dignité, que leurs béquilles, leurs fauteuils, leurs larmes cachées ne sont pas des obstacles. Je ne partage pas l’idée que la souffrance ait un sens rédempteur, ça reste une conviction religieuse que je ne fais pas mienne, mais l’idée que la dignité d’une personne ne se mesure pas à son utilité ou à sa capacité à produire, ça je le partage entièrement.
L’IVG ensuite, ou plutôt son inscription dans la Constitution en mars 2024. La loi de 1975 protégeait déjà ce droit depuis presque cinquante ans, personne ne la remettait en cause sérieusement, donc mettre ça au niveau constitutionnel était surtout un geste symbolique et disproportionné. Le Vatican avait réagi au moment du vote, l’Académie pontificale pour la vie avait dit “il ne peut y avoir de droit à supprimer une vie humaine”, ce qui est rare pour une institution qui n’intervient presque jamais dans la politique intérieure d’un pays. La loi ne déclare d’ailleurs pas formellement qu’un foetus n’est pas un être humain avant 14 semaines, elle fixe juste un délai d’accès sans justification à apporter, mais le fond du problème reste entier : la science sur laquelle ces seuils s’appuient bouge sans arrêt. Le seuil de viabilité en néonatologie a encore reculé récemment, les progrès de 2025 le situent entre 23 et 25 semaines contre 28 semaines il y a quelques décennies. Sur la douleur foetale c’est encore plus net, le consensus ancien fixait le seuil à 24 semaines parce qu’il fallait un cortex fonctionnel, des études plus récentes montrent que la douleur pourrait passer par d’autres voies dès 13 semaines, quasiment à la limite du délai légal français. Donc la question reste ouverte, qu’est-ce que la science dira dans 10 ans, dans 50 ans.
Le réarmement, là je ne suis pas d’accord. À Metz le pape a mis en garde contre l’illusion du réarmement, il a dit que les appels à augmenter les dépenses militaires se justifient toujours par le danger que représentent les autres, sous-entendu c’est une spirale qu’il faudrait arrêter. Le problème c’est que le danger est réel cette fois, les empires reviennent, la Russie recommence à annexer, la Chine construit sa flotte, le nationalisme progresse un peu partout en Europe. Un dictateur ne recule que devant un rapport de force, jamais devant le dialogue seul, l’histoire du vingtième siècle l’a montré plusieurs fois. Je comprends que le vicaire du Christ prêche pour la paix, c’est son rôle, mais un chef d’État ne peut pas se permettre la même position.
L’école catholique. Les valeurs chrétiennes et les valeurs républicaines ne sont pas incompatibles, l’école catholique sous contrat respecte dans son immense majorité ses obligations envers la République, programmes, mixité, laïcité de fait dans l’enseignement. Sur les résultats, l’écart est réel, 12 points environ entre privé et public sur le taux d’accès au diplôme après 7 ans de secondaire, mais la composition sociale explique l’essentiel de cet écart, 40,5% d’élèves très favorisés dans le privé contre 19,5% dans le public, et l’inverse côté défavorisés, 18,3% dans le privé contre 42,6% dans le public. Ce n’est donc pas une meilleure pédagogie, c’est un recrutement différent. Il faut être honnête aussi sur les limites du secteur, l’affaire Stanislas en 2023-2024 a montré un vrai dérapage, sexisme structurel documenté par un rapport de l’inspection générale, climat homophobe, enquête judiciaire ouverte pour incitation à la haine, un cas isolé mais qu’on ne peut pas passer sous silence. Et pendant qu’on se dispute sur le public et le privé, le niveau global s’effondre, PISA 2025 place la France à son plus bas niveau depuis le début de l’enquête en 2000, moins 16 points en maths et moins 18 en lecture depuis 2022 seulement, trois ans. Ce n’est pas en attaquant l’école privée qu’on va faire remonter ce niveau, les deux secteurs sont touchés par le même recul et le vrai problème est ailleurs.
L’intelligence artificielle, sujet que je connais un peu par mon métier. Le pape en a fait le thème de sa première encyclique, Magnifica humanitas, et il l’a repris à l’Unesco : ces systèmes reçoivent le nom “intelligence” pendant qu’on a de plus en plus de mal à reconnaître la dignité des personnes jugées non productives, et il dit que l’IA peut établir des corrélations entre les données mais ne répond à aucune question sur le sens de la vie humaine. Techniquement c’est exact, un modèle de langage trouve des corrélations statistiques dans des données, il n’a aucune compréhension du sens, confondre ça avec de l’intelligence au sens humain est une erreur de catégorie que je voyais déjà se répandre avant même que ChatGPT n’existe. Le vrai risque n’est pas la machine elle-même, c’est qu’on lui délègue des décisions qui touchent des personnes, recrutement, notation scolaire, tri médical, sans garder de responsable humain identifiable derrière. Sur ce point précis le pape a raison, et avant beaucoup d’autres.
La jeunesse enfin. Le besoin de sens ne disparaît pas parce qu’une société devient plus sécularisée, il change juste de forme. Les chiffres le confirment, plus de 21 000 baptêmes d’adultes et d’adolescents à Pâques 2026 en France, une hausse de 28% en un an chez les adultes, le nombre a triplé en dix ans. Voir autant de jeunes rassemblés et heureux au Stade de France ou sur les Champs-Élysées, peu importe qu’on partage leur foi, ça rassure sur l’avenir de ce pays. Devant tant de joie sur ces visages, croyants jeunes et vieux réunis, on envie presque leur foi, et on est heureux d’avoir pu voir ce partage-là.