L'État paie la presse. Il veut maintenant la noter.
Pour la presse subventionnée, l’argent tombe du ciel. Un miracle qui se répète depuis quinze ans.
Je n’ai jamais voté pour ça. Vous non plus, probablement.
Chaque année, l’État français verse environ 4 milliards d’euros aux médias. 3,8 milliards vont à l’audiovisuel public — France Télévisions, Radio France, Arte, France Médias Monde. Le reste, de l’ordre de 230 millions d’aides directes, va à des journaux privés. Deux poches très différentes, et il faut les regarder séparément.
Personne ne vous a demandé votre avis, et personne ne vous a jamais montré ce que ça vous rapporte.
Qui touche les aides à la presse
Le ministère de la Culture publie chaque année, « dans un souci de transparence », le détail des aides directes versées titre par titre. Le dernier tableau disponible porte sur 2024 et a été publié le 6 août 2025. Sur 527 titres aidés, 41 ont dépassé le million d’euros.
Voici les premiers.
| Titre | Aide directe 2024 |
|---|---|
| Aujourd’hui en France / Le Parisien | 12,24 M€ |
| Le Figaro | 9,89 M€ |
| La Croix | 8,75 M€ |
| Le Monde | 7,80 M€ |
| Libération | 6,63 M€ |
| Ouest-France | 6,43 M€ |
| L’Humanité | 5,66 M€ |
| Télérama | 5,06 M€ |
Consolidé par groupe actionnarial, c’est plus clair encore.
| Groupe | Actionnaire principal | Aide directe 2024 |
|---|---|---|
| Les Échos – Le Parisien | Bernard Arnault | 17,97 M€ |
| Groupe Le Monde | Xavier Niel | 17,26 M€ |
| Sipa Ouest-France | — | 12,88 M€ |
| Bayard | — | 10,19 M€ |
| Le Figaro | famille Dassault | 9,89 M€ |
| Ebra | Crédit Mutuel | 9,18 M€ |
L’homme le plus riche de France et un milliardaire des télécoms occupent les deux premières places d’un dispositif destiné, en théorie, à sauver le pluralisme d’une presse fragile.
L’État au grand cœur distribue notre argent.
Quatre titres sont même officiellement classés « structurellement dépendants » de la subvention, faute de ressources publicitaires suffisantes : La Croix, L’Humanité, Libération, L’Opinion. Ils se sont partagé 10,35 millions d’euros au titre du seul dispositif qui leur est réservé en 2024, en plus des aides ordinaires. Libération, propriété du groupe Altice de Patrick Drahi, coté à Amsterdam, a vu ses subventions augmenter cette année-là.
Ce que la Cour des comptes écrit depuis dix ans
Sur l’efficacité de tout ceci, il existe un document qui ne souffre d’aucune ambiguïté. La Cour des comptes, dans une série de rapports qui s’étale sur plus de dix ans, a établi que ce système « n’a pas démontré son efficacité ».
Le détail vaut d’être lu ligne à ligne.
Le plan de 2009 a doublé les dépenses du ministère de la Culture en faveur de la presse écrite. Sans obtenir les effets recherchés. Les aides au portage ? Leur effet n’est « pas établi » : la croissance du portage suit depuis 1990 une trajectoire indépendante du niveau de subvention. Les aides à la diffusion ? Elles produisent des effets contradictoires avec le soutien au transport postal. Certaines lignes ont généré de purs effets d’aubaine, finançant des activités qui auraient eu lieu de toute façon.
Dix ans de constats, aucune conséquence.
Un système que sa propre juridiction financière déclare inefficace, reconduit chaque année depuis quinze ans.
Et il est reconduit encore. Le projet de loi de finances pour 2027, en discussion depuis le 13 octobre, inscrit 176,3 millions d’euros au programme « Aides à la presse », contre 177,3 millions en 2026. Une baisse de 0,18 %. La mission qui l’abrite, elle, passe de 700 à 710 millions. Les aides à la distribution de la presse imprimée restent à 122,2 millions, celles au pluralisme à 23,2 millions. Dix-neuf amendements ont été déposés sur le financement des médias ; au moment où j’écris, rien n’est adopté.
Et les 3,8 milliards de l’audiovisuel public
C’est la plus grosse poche, et la moins visible. Elle l’est devenue en 2022.
Jusque-là, chaque foyer payait une redevance de 138 euros — 88 outre-mer — inscrite sur son avis d’imposition. Elle a été supprimée, et remplacée par une fraction de la TVA, votée chaque année au budget. La loi organique de décembre 2024 a rendu la suppression définitive.
La dépense n’a pas disparu. Seule la ligne a disparu. Vous payez toujours, vous ne le voyez plus.
La France n’est pas le pays qui dépense le plus pour son audiovisuel public — l’Allemagne y met nettement davantage, la Pologne beaucoup moins. Les comparaisons par habitant varient d’une source à l’autre selon ce qu’on y met, et elles ne tranchent rien sur la question de principe.
Reste la gestion, et là le constat est dur. La Cour des comptes parle d’une « situation financière préoccupante » : 81 millions de déficit cumulé entre 2017 et 2024. Et sur la masse salariale, elle chiffre l’écart — à charges d’exploitation égales, au ratio de la BBC, France Télévisions réduirait ses charges de personnel d’environ 140 millions d’euros.
Le groupe tire 86 % de ses ressources de la dotation publique.
Reste le principe, qui ne dépend d’aucun de ces chiffres.
La redevance était due par les foyers possédant un téléviseur. La fraction de TVA est due par tout le monde. Quelqu’un qui ne regarde que YouTube et Netflix finance exactement autant France Télévisions que celui qui l’allume tous les soirs.
Public ou privé, c’est la même mécanique : on paie pour ce qu’on n’a pas choisi.
Le prétexte
Pourquoi paie-t-on ? La réponse officielle tient en deux mots : pluralisme et diffusion. Derrière, il y a une doctrine plus ancienne, celle de l’exception culturelle — l’idée qu’un journal n’est pas une marchandise ordinaire et qu’un pays qui le laisserait au marché perdrait quelque chose d’irremplaçable.
L’argument est respectable. Il devient vérifiable dès qu’on regarde les pays qui ne le pratiquent pas.
L’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni et la Suisse ne versent aucune aide directe à leur presse. Aucun des quatre ne souffre d’un déficit de pluralisme que l’on puisse mesurer. Aucun n’a vu son débat public s’effondrer faute de subvention.
Si l’exception culturelle protège quelque chose, il reste à expliquer ce que ces quatre pays ont perdu.
Et maintenant, un observatoire
C’est ici que l’histoire devient intéressante.
Le 8 juillet 2026, la commission de la culture du Sénat a rendu publique une enquête de six mois sur la régulation de l’information en ligne : 160 pages, 56 recommandations, trois rapporteurs de sensibilités différentes — Laurent Lafon (Union centriste), Agnès Evren (LR), Sylvie Robert (PS). Adoptée à l’unanimité.
Le diagnostic n’est pas faux. La presse va mal, les plateformes captent l’attention et la publicité, la défiance monte.
La première recommandation du rapport n’est pas de couper le robinet. C’est de créer, avant la présidentielle de 2027, un « observatoire indépendant de la désinformation », chargé d’« inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à invisibiliser un utilisateur fautif en cas de menace grave pour la qualité de l’information ».
Fautif de quoi, jugé par qui, avec quel recours : le rapport ne le dit pas. Cent cinquante pages plus loin, on trouve l’ambition réelle — ne plus seulement vérifier si une affirmation est vraie ou fausse, mais évaluer la « qualité » d’un contenu, et distinguer « désinformation », « malinformation » et « troubles de l’information ».
Celui qui paie la presse propose donc de noter l’information. Une idée de bureaucrate, probablement !
Et maintenant Marianne veut noter la presse. On ne sait jamais, au cas où la main qui donne se ferait mordre.
Six mois de travail, zéro texte
La suite tient en quelques dates.
Le président de la commission, Laurent Lafon, finit par dire tout haut ce que le texte évitait d’écrire : le risque serait qu’« une personnalité, un courant de pensée, un parti politique disposant de moyens financiers conséquents » utilise les réseaux sociaux « comme une arme ». C’est pourtant la définition de l’action politique en démocratie.
Dix jours après la publication, la co-rapporteure LR Agnès Evren se désolidarise publiquement de son propre rapport, rappelle que l’expression « ingérences intérieures » n’y figure pas, et jure qu’elle ne votera « jamais un texte qui viserait à restreindre la liberté d’opinion ». Le sénateur Max Brisson va plus loin : il ne votera « aucune proposition de loi qui confierait à un organisme indépendant une forme de police de la pensée ».
Une proposition de loi devait être déposée « à la fin de la période estivale ».
Au 24 octobre 2026, trois mois et demi plus tard, elle n’existe pas. La commission de la culture liste toujours « les zones grises de l’information » parmi ses missions d’information en cours. Aucun texte sur la désinformation ne figure dans les textes récents du Sénat.
Six mois d’enquête, 160 pages, 56 recommandations, une adoption à l’unanimité, un reniement en dix jours, et rien.
Pendant ce temps, l’exécutif a légiféré en deux semaines
Le gouvernement, lui, n’a pas attendu.
Le 8 juillet — le jour même où le rapport sortait — le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce au Sénat un texte sur les faux contenus en période électorale. Le 22 juillet, le projet de loi est déposé, porté par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez.
Il triple les peines : d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende à trois ans et 45 000 euros, et jusqu’à six ans si les faits servent « les intérêts d’une puissance ou d’une organisation étrangères ». Il étend aux élections locales le référé de la loi de 2018. Il crée une « commission d’information du public » chargée de signaler les fausses informations.
Le texte est présenté comme une réponse aux ingérences étrangères, après quatre campagnes détectées par Viginum lors des municipales de mars 2026. Mais l’infraction de base — produire un faux contenu en période électorale — ne vise pas que des acteurs étrangers. L’origine étrangère n’est qu’une circonstance aggravante.
Deux semaines pour un texte répressif. Trois mois et demi sans rien pour la réforme du financement. Tiens, ajouter des bureaucrates aux contrôles, ça va beaucoup plus vite.
Ce qui protège vraiment
Le détour par les États-Unis est instructif, et pas pour la raison qu’on croit.
Le pays ne verse aucune subvention directe à sa presse privée, et son Premier Amendement interdit au Congrès de légiférer sur ce qui restreint la liberté d’expression. Le rempart a été mis à l’épreuve deux fois, sous deux administrations opposées. Sous Biden, l’affaire Missouri v. Biden a documenté une pression informelle sur les plateformes pour retirer des contenus jugés trompeurs ; un accord judiciaire du 23 mars 2026 y a mis fin. Sous Trump, le président de la FCC a menacé des licences de diffusion pour des contenus éditoriaux déplaisants.
Même mécanisme, vocabulaire inversé, et dans les deux cas un juge fédéral indépendant a pu l’arrêter.
Ce n’est donc pas la vertu d’un camp qui protège. C’est l’existence d’un verrou qu’aucun gouvernement ne peut contourner. La France n’en dispose pas, et la raison n’est pas procédurale — la Constitution a été révisée vingt-trois fois depuis 1958.
Ce que le contribuable est en droit de demander
Je ne demande pas la disparition des journaux. J’en lis tous les jours, et j’en paie plusieurs.
Je demande qu’on réponde à trois questions avant de reconduire la ligne budgétaire une seizième fois.
À quoi servent ces 4 milliards, mesurés par quoi, et par qui. La Cour des comptes dit depuis dix ans qu’on ne le sait pas.
Pourquoi les groupes de Bernard Arnault et de Xavier Niel figurent-ils en tête d’un dispositif destiné à la presse fragile.
Et comment un État qui finance une partie des titres peut, dans le même mouvement, se proposer d’évaluer la qualité de l’information.
Le citoyen qui paie n’a demandé ni la subvention ni l’observatoire. On lui a donné les deux.
Personnellement je pense que ce n’est pas le rôle de l’État de subventionner la presse et les médias. À chaque citoyen de payer pour la presse qu’il préfère, c’est son libre-arbitre.