Non-vaccinés : ce que l'État m'a empêché d'approuver, même en ayant fait le choix inverse
La Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité, Jean-Léon Gérôme (1896) — musée Anne-de-Beaujeu, Moulins.
Je veux être clair sur un point avant toute chose, parce qu’on me le renverra sinon comme une accusation facile : je me suis fait vacciner contre le Covid-19 en mai et juin 2021. Deux doses, dans les premiers mois où le vaccin est devenu accessible à ma tranche d’âge. Je pensais, à l’époque, qu’il s’agissait d’un produit expérimental — la technologie à ARN messager n’avait jamais été déployée à cette échelle, le recul manquait, et je le savais. Je l’ai fait quand même. Par choix. Parce que j’ai évalué le risque, pesé le bénéfice, et décidé, moi, pour moi.
C’est exactement pour cette raison que je n’admets pas ce qui a suivi. Le principe qui m’a fait accepter cette injection est le même qui m’interdit d’admettre qu’on l’impose à qui que ce soit d’autre contre sa volonté : la liberté de disposer de son corps ne se négocie pas à la carte, en fonction de si la décision qu’on prend soi-même arrange ou non la collectivité. Ou le consentement est un principe, ou ce n’est qu’une formalité qu’on retire dès qu’elle devient gênante.
Ce que la France a mis en place, très concrètement
Le 4 janvier 2022, Emmanuel Macron déclarait aux lecteurs du Parisien : « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. » Il a assumé « totalement » ces propos trois jours plus tard, en conférence de presse. La formule n’était pas un dérapage isolé — elle décrivait fidèlement une politique déjà engagée : passe sanitaire depuis juillet 2021, puis passe vaccinal à partir du 24 janvier 2022, qui a fait disparaître l’option du test négatif et rendu la vaccination de facto obligatoire pour accéder aux restaurants, cinémas, théâtres, salles de sport et trains longue distance1.
Le Conseil constitutionnel a validé le dispositif le 21 janvier 2022, au nom d’une « conciliation équilibrée » entre protection de la santé et libertés individuelles. Mais la Ligue des droits de l’Homme, le Syndicat des avocats de France, Solidaires et la CGT ont porté devant cette même instance un argument qui reste, je crois, le bon résumé de ce qui s’est joué : ce texte revenait à légaliser une discrimination fondée sur le statut de santé, en confiant à des personnes non habilitées — serveurs, agents d’accueil, contrôleurs — un pouvoir de police sur la vie sociale d’autrui2. La Défenseure des droits, dès le 20 juillet 2021, alertait déjà sur le risque de stigmatisation des enfants non-vaccinés au sein même de leur établissement scolaire3.
Le double mensonge des campagnes publicitaires
Ce qui m’a peut-être le plus choqué durant cette période n’est pas la contrainte légale elle-même, mais la manière dont on a mobilisé l’affect pour la faire accepter. La vaccination des adolescents — ouverte le 15 juin 2021 aux 12 ans et plus — était présentée officiellement sur deux registres : le bénéfice individuel pour l’adolescent, et le bénéfice collectif consistant à « protéger ses proches » et réduire la circulation du virus4. Les spots de Santé publique France montraient des enfants sautant dans les bras de leur grand-mère sans masque, sur la promesse : « Pour nous retrouver demain, vaccinons-nous. »
Le procédé relève, à mes yeux, du double mensonge.
Premier mensonge : on a fait porter à des enfants, via une pression affective diffusée à heure de grande écoute, la responsabilité morale de la santé de leurs grands-parents — alors que le Comité consultatif national d’éthique lui-même, dès son avis du 8 juin 2021, rappelait que les mineurs étaient « peu affectés par des formes sévères » de la maladie, et posait sans détour la question du consentement libre et éclairé d’enfants soumis, de fait, à une pression sociale et familiale considérable pour un bénéfice qui n’était pas le leur5.
Second mensonge, plus grave encore : au moment même où l’on culpabilisait les familles avec cet argument, la science commençait déjà à le démentir. Un mois avant l’avis du CCNE ouvrant la voie à la vaccination des 5-11 ans le 16 décembre 20216, Günter Kampf documentait dans The Lancet que les personnes vaccinées transmettaient le virus à des niveaux significatifs7. Le lien de cause à effet vendu aux familles — vaccine ton enfant, tu sauves ton grand-père — reposait sur une prémisse déjà fragilisée par les données disponibles au moment même où on la martelait en prime time.
Ce que la science elle-même a fini par dire
Voici ce qui me paraît le plus accablant, avec le recul : l’argument sanitaire censé justifier la mise à l’écart des non-vaccinés s’est effondré sous le poids de la science qu’on invoquait pour la défendre.
En novembre 2021 déjà, Günter Kampf publiait dans The Lancet un texte au titre sans ambiguïté : « Stigmatizing the unvaccinated is not justified »7. Son argument : les personnes vaccinées continuaient de transmettre le virus de façon significative — des charges virales comparables à celles des non-vaccinés ont été mesurées lors de plusieurs clusters aux États-Unis et en Allemagne. Parler d’une « pandémie des non-vaccinés », comme l’ont fait plusieurs dirigeants occidentaux à cette période, n’était donc pas seulement moralement contestable : c’était scientifiquement inexact. Le virus ne faisait pas cette distinction-là ; seule la politique la faisait.
Ce que la sociologie a mesuré après coup
Une étude publiée dans Nature en 2022, portant sur 15 233 personnes dans 21 pays, a documenté quelque chose de plus troublant encore : les personnes vaccinées exprimaient envers les non-vaccinés des attitudes discriminatoires aussi fortes, voire plus fortes, que celles habituellement dirigées vers les immigrés ou les personnes souffrant d’addiction — deux des cibles classiques du préjugé social8. Le mécanisme identifié par les chercheurs est celui du « passager clandestin » (free rider) : le non-vacciné perçu comme profitant de l’effort collectif sans y contribuer. Et le détail qui m’arrête est celui-ci — cette hostilité était plus marquée dans les pays à forte confiance sociale et à culture de coopération élevée. Autrement dit, ce n’est pas malgré le civisme français que l’ostracisme a été aussi virulent chez nous, c’est en partie à cause de lui : le même ressort qui nous pousse à faire confiance aux institutions nous pousse à punir collectivement ceux qui s’en écartent.
Une étude plus récente, menée par l’Inserm sur la cohorte EpiCov (63 377 adultes, publiée en 2026), apporte un angle presque inverse de celui qu’on nous a vendu à l’époque : ce sont souvent les discriminations déjà subies — dans le système de santé, dans les services publics — qui prédisent le refus vaccinal, davantage que l’inverse. La défiance envers l’institution précédait, chez une partie des non-vaccinés, la défiance envers le vaccin. On a traité comme un problème d’ignorance ce qui était, pour une partie d’entre eux, une conséquence logique d’une relation déjà abîmée avec l’État9.
Ce que je retiens
Je n’ai aucun regret d’avoir choisi de me faire vacciner. Mais je mesure la différence entre accepter un risque pour soi-même et l’imposer à autrui au nom d’un calcul qui, on le sait maintenant, était lui-même scientifiquement discutable. On peut avoir raison sur le fond — je pense d’ailleurs que la vaccination a globalement été utile — et avoir tort sur la méthode. La coercition, l’exclusion sociale organisée par la loi, la stigmatisation encouragée depuis le sommet de l’État, la culpabilisation d’enfants sur la base d’un argument déjà fragilisé : rien de tout cela ne s’est révélé nécessaire, et une partie ne s’est même pas révélée exacte.
La liberté ne se mesure pas à ce qu’on fait quand on est d’accord avec la décision de la majorité. Elle se mesure à ce qu’on est prêt à défendre pour ceux qui ne le sont pas.
(Sur les contrôles et le confinement, volet distinct de cette même période, voir CNRS : bilan d’une surveillance massive.)
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« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder », Emmanuel Macron, entretien au Parisien, 4 janvier 2022. Voir aussi la page Wikipédia dédiée pour la chronologie complète des réactions. ↩︎
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Décision n° 2022-835 DC du 21 janvier 2022, Conseil constitutionnel ; observations de la LDH, du SAF, de Solidaires et de la CGT présentées à cette occasion. ↩︎
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Défenseur des droits, avis n° 21-11 du 20 juillet 2021 sur le projet de loi relatif à la gestion de la crise sanitaire. ↩︎
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Campagne Santé publique France « Tous vaccinés, tous protégés », 2021 ; ouverture de la vaccination aux 12-17 ans le 15 juin 2021. ↩︎
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CCNE, « Enjeux éthiques relatifs à la vaccination contre la Covid-19 des enfants et des adolescents », avis du 8 juin 2021. ↩︎
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CCNE et COSV, avis favorable à la vaccination des 5-11 ans sous condition de caractère volontaire et non-coercitif, 16 décembre 2021. ↩︎
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Günter Kampf, « COVID-19: stigmatizing the unvaccinated is not justified », The Lancet, 20 novembre 2021. ↩︎ ↩︎
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Alexander Bor, Frederik Jørgensen, Michael Bang Petersen, « Discriminatory attitudes against unvaccinated people during the pandemic », Nature, 2022. ↩︎
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Étude sur la cohorte EpiCov (Inserm/Drees/Santé publique France/Insee), 63 377 répondants, publiée dans Frontiers in Public Health, 2026. ↩︎