Hua Hin
Contact S'abonner
🇫🇷 FR
🇫🇷 Français 🇬🇧 English
Instants Ordinaires

Photographie & Blog

Un visa, ça ouvre sur quoi ?

Publié le 27 août 2026 · société

Trois guichets du bureau de l'immigration de Prachuap Khiri Khan, des étrangers assis face aux agents

Le bureau de l’immigration de Prachuap Khiri Khan. Guichets 1, 2 et 3.

Dans les groupes d’expatriés, on parle de visas. C’est à peu près tout ce dont on parle. Quel formulaire, quel bureau, quelle agence, combien de jours de battement, quel montant sur quel compte et depuis combien de temps. Les fils font trois cents commentaires, et le trois centième corrige une virgule du premier.

C’est de la procédure. Toujours de la procédure.

La question qui n’est jamais posée est pourtant plus simple : au bout de tout ça, on obtient quoi ?

Circuler

Depuis mai 2026, un Français arrive en Thaïlande avec trente jours. C’était soixante jusque-là ; le conseil des ministres a réduit l’exemption au motif que des étrangers travaillaient illégalement dans le pays — exactement le raisonnement que l’Europe oppose aux Thaïlandais.

Pour rester, je suis sur un visa O-A d’un an. Pour le renouveler, il faut laisser huit cent mille bahts sur un compte thaïlandais — un peu plus de vingt mille euros, le double pour un couple — bloqués deux à trois mois avant la demande, et recomptés à chaque échéance. Ou justifier de revenus mensuels équivalents.

Un étranger assis au guichet d'une agence Kasikorn Bank

Le guichet où dorment les huit cent mille bahts.

Et tous les quatre-vingt-dix jours, je vais dire à l’immigration où j’habite.

Il y a une seconde déclaration, dont je ne suis même pas l’auteur. L’article 38 de la loi sur l’immigration de 1979 oblige le propriétaire, le chef de foyer ou le gérant d’hôtel qui m’héberge à signaler ma présence à l’immigration dans les vingt-quatre heures. C’est le formulaire TM30. Il se refait à chaque changement d’adresse, et l’oubli est puni d’une amende — la sienne, pas la mienne.

En-tête d'un formulaire TM30 du bureau de l'immigration thaïlandais, portant l'adresse d'hébergement et les dates d'entrée et de sortie

Mon TM30. Ce n’est pas moi qui le remplis : c’est celui qui me loge.

Liberté de circuler, donc. Avec un pointage tous les trois mois, et une déclaration à chaque fois que je dors ailleurs.

Rien de tout cela n’est exotique, et rien n’est thaïlandais. C’est un instrument d’État ordinaire, et la France s’en servait il y a peu.

La loi du 16 juillet 1912 imposait aux « nomades » — c’est le terme du texte — un carnet anthropométrique, avec empreintes, photographies de face et de profil et mesures corporelles, à faire viser dans chaque commune traversée. La loi du 3 janvier 1969 l’a remplacé par un carnet de circulation, à faire viser tous les trois mois dans un commissariat. Il visait toute personne, française ou étrangère, sans domicile ni résidence fixe depuis plus de six mois.

En octobre 2012, le Conseil constitutionnel a censuré ce carnet : le renouvellement trimestriel en commissariat était contraire à la liberté d’aller et venir. Le reste du dispositif a été abrogé en janvier 2017.

Ce sont mes deux gestes, exactement. Le carnet de 1912 se faisait viser dans chaque commune traversée : c’est mon TM30. Celui de 1969 se faisait viser tous les trois mois : c’est mon rapport de quatre-vingt-dix jours. Un État veut savoir où se trouvent les gens qu’il a désignés. La France avait désigné les « nomades », quelle que soit leur nationalité. La Thaïlande désigne les étrangers, et j’en fais partie.

La catégorie créée en 1912 était toujours là le 6 avril 1940, quand un décret-loi signé par Albert Lebrun — la Troisième République, avant la défaite et avant Vichy — a interdit aux nomades de circuler dans toute la France métropolitaine et les a assignés à résidence, au motif qu’ils pouvaient être des espions. Près de six mille cinq cents personnes ont été internées. Le décret n’a été abrogé qu’en mai 1946, et le dernier camp a fermé le 1er juin 1946 — plus d’un an après la fin de la guerre.

Ma grand-mère, mon père et son frère ont été internés dans un de ces camps, mais c’est une autre histoire.

Posséder

L’article 86 du code foncier interdit à un étranger de posséder de la terre. La sanction va jusqu’à deux ans de prison.

Ce n’est pas une clause endormie. Depuis janvier 2026, toute société thaïlandaise nouvellement créée doit prouver d’où vient l’argent de ses actionnaires ; depuis avril, la même preuve est exigée à chaque modification de statuts. La cible est nommée : les prête-noms, ces Thaïlandais inscrits comme actionnaires pour qu’une société puisse acheter la terre qu’un étranger n’a pas le droit de détenir. Quand le montage est établi, le code foncier oblige à vendre, sous six mois à un an. La campagne a commencé à Phuket, Koh Samui et Koh Phangan ; elle est arrivée à Krabi, Phang Nga, Bangkok et Chiang Mai.

Ce qui reste ouvert : un appartement en copropriété, dans la limite de quarante-neuf pour cent de la surface d’un immeuble. Un bail de trente ans au maximum. La propriété du bâtiment séparée de celle du sol sur lequel il est posé.

Le projet de bail à quatre-vingt-dix-neuf ans, relancé par le ministre des Finances en mai 2025, n’est toujours pas voté. Le quota des quarante-neuf pour cent non plus n’a pas bougé.

Liberté d’acheter, donc. Jamais propriétaire, et jamais plus de trente ans.

Le chemin ne mène nulle part

C’est là que la conversation des expatriés s’arrête, et c’est là qu’elle devrait commencer.

Il existe depuis 2022 un visa de dix ans pour retraités aisés. Sa propre notice précise qu’il n’ouvre aucun chemin vers la nationalité. C’est écrit, et c’est honnête.

La résidence permanente est contingentée à cent personnes par nationalité et par an. Ce plafond ne sert à rien : il s’en délivre environ deux cent cinquante par an dans le monde entier, toutes nationalités confondues, quand le quota en autoriserait cent pour les seuls Français. Ce n’est donc pas le contingent qui filtre.

Ce sont les catégories — investissement, emploi avec permis de travail, expertise reconnue, famille thaïlandaise, cas particuliers — et le classement des candidats selon l’impôt sur le revenu qu’ils paient ici. La retraite n’est pas une catégorie, et un retraité ne paie pas cet impôt. Je ne suis pas mal classé : je ne suis pas classable.

Pour franchir une de ces cinq portes il me faudrait un permis de travail, un conjoint thaïlandais, ou dix millions de bahts — environ deux cent soixante mille euros — placés dans le pays.

Et la nationalité thaïlandaise exige dix ans de résidence permanente préalable. C’est elle, et elle seule, qui ouvre la propriété du sol.

Je peux donc rester ici trente ans sans m’en approcher d’un jour. Le renouvellement annuel n’est pas une étape vers quelque chose. C’est le même formulaire que l’année précédente.

Et chez les voisins

J’ai beaucoup parlé de la Thaïlande, c’est normal, j’y vis. Mais les voisins font-ils mieux ? Sur Facebook on voit passer des classements de passeports par pays, qui ne veulent pas dire grand-chose, et chaque nationalité s’exclame sur une montée ou une descente au classement. Amusant. Ce qui n’y figure jamais, c’est ce que le passeport en question permet de devenir.

La terre Le séjour long La résidence permanente La nationalité
France aucune condition de nationalité, même sans visa visiteur, un an renouvelable, ressources au niveau du SMIC de droit commun après cinq ans, carte de dix ans renouvelée de plein droit cinq ans, B2 et examen civique depuis janvier 2026
Malaisie pleine propriété possible, prix plancher fixé par État, huit pour cent de droits réservés aux étrangers MM2H, achat immobilier obligatoire de 128 000 à 426 000 €, bloqué dix ans conjoint malaisien, expertise reconnue, ou deux millions de dollars bloqués cinq ans dix ans sur les douze précédentes, accordée à discrétion
Singapour copropriété libre mais soixante pour cent de droits, maison individuelle fermée emploi ou investissement emploi, famille, ou dix millions de dollars singapouriens placés dans une entreprise locale, près de sept millions d’euros deux ans après la résidence permanente, en renonçant à toute autre nationalité
Thaïlande interdite, jusqu’à deux ans de prison ; copropriété plafonnée à 49 %, bail à trente ans O-A, un an, 800 000 ฿ bloqués cinq catégories, la retraite n’en est pas une ; environ 250 délivrées par an dans le monde dix ans de résidence permanente préalable
Vietnam personne ne la possède, Vietnamiens compris ; appartement cinquante ans, renouvelable une fois aucun visa de retraite cinq ans, surtout famille ou investissement cinq ans, langue vietnamienne, renonciation

Le motif est le même partout. Il faut apporter un capital, épouser quelqu’un, ou détenir une compétence que l’État reconnaît. Le temps seul ne produit rien. La France est la seule des cinq où cinq ans de séjour régulier suffisent à ouvrir la porte suivante.

Singapour est le cas le plus net. Premier passeport du monde au classement, et pour l’obtenir il faut soit renoncer à sa nationalité d’origine, soit apporter près de sept millions d’euros. Le classement applaudit la première place sans jamais dire à quelles conditions on y accède.

Le même trajet dans l’autre sens

J’ai regardé ce qu’un Thaïlandais trouve en face, en France, en me disant que la symétrie serait à peu près la même. Elle ne l’est pas.

La loi française ne pose aucune condition de nationalité ni de résidence pour acquérir un bien. Maison, appartement, terrain, terre agricole : un Thaïlandais achète aux mêmes conditions qu’un Français. Il n’a même pas besoin du visa — l’achat peut se faire depuis Bangkok, par procuration notariée, sans jamais mettre un pied en France.

S’il veut y vivre, il lui faut un visa long séjour « visiteur » : justifier de ressources au moins égales au SMIC, environ mille quatre cent cinquante euros par mois, d’où qu’elles viennent et sans avoir à les transférer en France. Renoncer à travailler. Un an, renouvelable.

Au bout de cinq ans de séjour régulier, il peut demander une carte de résident de dix ans, renouvelée de plein droit. Puis la nationalité.

La France a d’ailleurs resserré la sienne en janvier 2026 : il faut désormais un français de niveau B2 au lieu de B1, et réussir un examen civique. Les deux pays ferment — simplement pas au même endroit, et pas depuis la même position de départ.

Ce n’est donc pas une histoire de portes ouvertes ou fermées. Les deux pays laissent entrer et laissent rester. La différence est qu’au bout de l’un des deux chemins il y a un passeport et une maison.

Le mur n’est pas là où on le croit

Reste le trajet de l’autre côté, celui dont on ne parle jamais dans les groupes d’expatriés : le Thaïlandais qui veut venir en France.

Je suis allé chercher le taux de refus des visas Schengen en m’attendant à un chiffre accablant. Il est de 6,2 %, contre 14,6 % de moyenne mondiale. Les dossiers déposés depuis la Thaïlande aboutissent presque tous.

Le mur n’est donc pas au guichet. Il est avant.

En 2024, deux cent soixante-cinq mille demandes sont parties de Thaïlande — quatre habitants sur mille. Il faut quatre-vingt-dix euros non remboursables, soit huit à dix jours de salaire minimum, plus les frais du centre de dépôt, plus des relevés bancaires, un certificat d’emploi, une attestation d’hébergement, une assurance et un billet de retour daté. Ceux pour qui c’est hors de portée ne déposent pas. Ils n’apparaissent dans aucune statistique de refus.

C’est à peu près le dossier que je monte chaque année pour rester ici. La différence, c’est qu’au bout du mien il n’y a rien, et qu’au bout du leur il y a un pays où l’on peut devenir propriétaire, résident, puis citoyen.

À l’échelle du monde

Le calcul se refait sur l’ensemble des pays. J’ai repris la matrice complète des exigences de visa, cent quatre-vingt-dix-neuf passeports contre cent quatre-vingt-dix-neuf destinations, et je l’ai croisée avec le revenu par habitant.

Sur les dix-neuf mille sept cent une paires de pays possibles, cinquante-six pour cent sont fermées des deux côtés : ni l’un ni l’autre n’entre librement chez son voisin. Vingt et un pour cent sont ouvertes dans les deux sens. Le reste est asymétrique — et quand une frontière s’ouvre dans un seul sens, elle s’ouvre vers le pays le plus riche sept fois sur dix.

Le revenu explique un peu moins de soixante pour cent de la variation entre passeports. Assez pour dire qu’un classement de passeports est d’abord un classement de richesse. Pas assez pour dire qu’il n’est que cela.

Et tant qu’à faire, j’ai refait le classement lui-même. Deux fois : une en ne comptant que l’entrée libre, une en y ajoutant le visa à l’arrivée et l’e-visa, comme le font la plupart des index publiés.

Entrée libre Rang Libre + facilitée Rang
Émirats arabes unis 127 2ᵉ 184 1ᵉʳ
Espagne 127 4ᵉ 184 3ᵉ
Singapour 130 1ᵉʳ 181 28ᵉ
France 127 6ᵉ 183 9ᵉ
Royaume-Uni 118 28ᵉ 179 39ᵉ
Japon 117 33ᵉ 182 22ᵉ
Malaisie 117 35ᵉ 180 34ᵉ
Indonésie 45 110ᵉ 114 109ᵉ
Thaïlande 40 123ᵉ 115 108ᵉ
Philippines 36 132ᵉ 107 124ᵉ
Vietnam 23 162ᵉ 98 151ᵉ
Cambodge 21 167ᵉ 102 137ᵉ
Birmanie 12 187ᵉ 91 177ᵉ

Singapour est premier au monde ou vingt-huitième selon la colonne qu’on regarde. Le Cambodge gagne trente places, l’Inde vingt-deux, la Thaïlande quinze. Rien n’a changé pour personne : c’est la même matrice, le même jour, et seule la définition de « sans visa » a bougé.

C’est pour ça qu’un article qui annonce huit places de perdues ne dit rien. Il faudrait d’abord savoir ce qu’on comptait.

Ce que les indices n’y voient pas

Ne pas pouvoir posséder à cause de son passeport est une liberté économique en moins. Freedom House pose d’ailleurs la question, en G2 : les individus peuvent-ils exercer le droit de posséder un bien et de créer une entreprise sans ingérence indue ? Le mot employé est individus.

La Thaïlande obtient 2 sur 4. Le commentaire qui justifie la note parle de l’influence des forces de sécurité et du crime organisé. Il ne dit rien de l’article 86, rien du quota de quarante-neuf pour cent, rien du bail de trente ans. J’ai vérifié sur les éditions 2025 et 2026 : c’est absent des deux. L’institut a bien une question sur les non-citoyens, mais elle ne porte que sur les droits humains fondamentaux.

La question dit « les individus ». La notation répond pour les nationaux.

C’est le prolongement direct de ce que je notais dans Le monde est-il plus libre aujourd’hui ? : les indices mesurent des régimes, et ce qu’ils mesurent est réel. Mais un étranger n’entre dans leur cadre qu’à travers une question sur ses droits fondamentaux — jamais à travers son droit de circuler, de posséder, de renouveler ou de devenir.

Et donc

On parle de procédure parce que la procédure est la seule chose qui bouge. Le montant du dépôt change, le formulaire change de numéro, le bureau déménage, l’exemption passe de soixante à trente jours. Il y a toujours quelque chose à commenter.

Ce qui ne bouge pas, personne ne le commente.

Trente ans de renouvellements annuels donnent exactement ce que donnait le premier : un an de plus.


Sources : matrice mondiale des exigences de visa — passport-index-dataset, CC BY-SA. PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, Banque mondiale. Statistiques de visas Schengen 2024, Commission européenne. Freedom in the World 2025 et 2026, Freedom House. Calculs de l’auteur ; le script est conservé avec l’article.

Un mail quand je publie, rien d'autre.

Pas de rythme fixe, pas de promotion. Désabonnement en un clic.

Votre adresse ne sert qu'à cet envoi et n'est communiquée à personne. Vie privée